GéNéRATION SAC à DOS : COMMENT LES BABY-BOOMERS ONT RéINVENTé LE VOYAGE

On a coutume de dire que les voyages forment la jeunesse. Avec les baby-boomers, c’est plutôt la jeunesse qui a réformé les voyages. Explication.

S’il est un domaine que les boomers marqueront de leur empreinte, c’est bien celui des voyages. Avant eux, seuls des nantis parcouraient la planète pour leur agrément, à grands frais, assurant leur confort dans un remue-ménage de coffres et de malles – et quelques explorateurs à peine se hasardaient hors de ce cadre confortable. Puis dans les années 1960, avec l’appétit de vivre déferlant de l’après-guerre, tout cela est bousculé. Une idée neuve s’impose, généreuse et démocratique : le monde doit être ouvert à tous. Chacun, sans distinction de fortune ou d’origine sociale, doit pouvoir le visiter à sa guise. Oublions le luxe, tirons un trait sur le superflu ! Désormais on voyagera "léger". C’est l’émergence de l’esprit routard et de son emblématique symbole, le sac à dos.

L’héritage beatnik

La vogue du backpacking prend naissance aux États-Unis sous l’influence des écrivains, poètes et voyageurs beatniks de la génération précédente : William S. Burroughs, Allen Ginsberg et surtout Jack Kerouac, dont le roman On the Road fait figure de manifeste. Ces hobos ("vagabonds", en anglais) remuants, friands de rencontres et de découvertes, sont adeptes de la liberté, des grands espaces, du jazz, du refus des conventions, des paradis artificiels, du pacifisme, voire du bouddhisme.

Leur pensée, bien qu’un peu nébuleuse, infuse tous azimuts et inspire les contestataires de la mouvance soixante-huitarde, les opposants à la guerre du Vietnam, les hippies de San Francisco, ainsi que des figures de la pop et de la folk comme Bob Dylan, Bruce Springsteen, ou encore l’acteur et réalisateur Dennis Hopper qui réalise, en 1969, le film Easy Rider, modèle emblématique du road movie. La jeunesse se passionne pour des "nomades" perçus comme héroïques, comme Che Guevara, Mahatma Gandhi, l’exploratrice Alexandra David-Néel, et même la figure tutélaire de Tintin, le célèbre globe-trotteur.

Voyager moins cher, voyager plus loin

En France, où l’on aime rappeler le rôle éminent de Stendhal, premier auteur à avoir introduit en 1838 le mot "touriste" dans la littérature francophone, c’est un tout jeune homme né en 1951, Philippe Gloaguen, qui se saisit de l’air du temps. De retour d’un long voyage en Orient, il décide en 1973 d’en publier un compte rendu pratique et attachant, écrit dans un style très direct, une sorte de manuel de voyage pour jeunes gens fauchés : où se nourrir, où dormir, que voir et visiter sans dépenser des fortunes ? On connaît la suite : le catalogue du Guide du routard compte aujourd’hui plus de 150 titres, diffusés à 60 millions d’exemplaires à travers le monde. Cette phénoménale réussite éditoriale s’explique par l’adéquation parfaite entre les attentes des baby-boomers et la nouvelle philosophie du voyage, doux mélange de simplicité, de bienveillance, d’optimisme, de respect des peuples et de croyance en la fraternité universelle.

En 1973 est publié le premier Guide du routard. En 317 pages et dans un style très direct, il évoque une vingtaine de pays, entre Paris et le Népal. DR

Mais une autre bonne fée, celle-là bien matérielle, présidera au succès de l’esprit routard. À la charnière des années 1970 et 1980 décollent les premiers avions charters, tels ceux affrétés par le voyagiste Nouvelles Frontières. Ces vols bon marché permettent à des millions de jeunes aventuriers de découvrir le vaste monde : les chemins de Kathmandu, les gratte-ciel de New York City, les riads de Marrakech, les temples incas de Cusco, les marchés nocturnes de Hong Kong ou encore les bistrots d’Ibiza, et de rapporter de tous ces endroits de pleines moissons de souvenirs.

À la réflexion, était-ce une si bonne chose ? Sur l’instant, nul n’en doutait. Mais l’essor des compagnies aériennes low cost à partir des années 1990 fera passer le monde de l’ère du tourisme de masse à celle du surtourisme. Et aujourd’hui, la perception qu’on a de la planète a changé : on se préoccupe, avec raison, de la pollution qu’engendre un trafic aérien proliférant.

Démocratiser le voyage était-il une erreur ?

On dénonce la submersion de villes comme Venise, Barcelone et Amsterdam par des flots de visiteurs pas toujours respectueux des lieux. Démocratiser le voyage était-il une erreur ? Les tenants de l’esprit routard s’en défendent. Ils recommandent de ne prendre l’avion qu’avec mesure et de varier les destinations. Le vrai problème, soulignent-ils, c’est que 95 % des voyageurs s’obstinent à partir s’entasser sur 5 % seulement de la surface du globe. Nos boomers, si critiqués de nos jours, auront ouvert des portes, permis un brassage, des découvertes et des rencontres jusque-là impossibles, et s’ils n’ont pas rendu le monde parfait, ils auront au moins essayé de le rendre meilleur – et peut-être y ont-ils un peu réussi. Pour autant, que les générations montantes se rassurent : beaucoup reste encore à faire.

➤ Article paru dans le magazine GEO Histoire n°106, "Les (baby) boomers, leurs rêves, leur audace, nos libertés", de mars-avril 2026.

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2026-03-30T07:28:06Z