« COOL ET APAISANTE » : COMMENT LA RANDONNéE EST DEVENUE LA STAR DE L'éTé

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Avec ses deux jambes, Léa a parcouru une sacrée distance, que ce soit littéralement ou métaphoriquement. À 28 ans, la jeune femme est en plein dans les préparatifs de ses vacances d’été : deux belles semaines au Kirghizistan, pays d'Asie centrale où son voyage va principalement s'articuler autour de randonnées qui s’annoncent mémorables, sur les sentiers filamenteux tissés dans la montagne par la route de la Soie. La marche, “c’est mon poumon”, assure-t-elle. Pourtant, “quand j’étais ado, marcher, ça ne me traversait même pas l’esprit”.

Comme de plus en plus de personnes de sa génération, Léa a attrapé le virus “de l’outdoor”. Trek, randonnée, trail, ce genre d'activités séduisent de plus en plus, notamment chez les jeunes citadins. L'application AllTrails qui fournit des chemins et cartes pour la randonnée, a vu une augmentation de l’activité de ses utilisateurs français de 18 % entre les étés 2024 et 2025. Début 2026, une étude menée par l’Union sport & cycle consacrait même la randonnée comme “l’activité préférée des Français” : 35 % déclarent la pratiquer, chiffre en large hausse depuis 2021 notamment chez les 18-49 ans (+10 points).

L'après-Covid et Instagram

“L’après-Covid a accéléré ce phénomène, décrypte Yannick Morat, fondateur des magasins Ekosport, qui ont vu la vente d’équipements de randonnée bondir de 15 % ces 12 derniers mois. Les gens ont besoin de prendre l’air, dans des environnements qui ne sont pas trop peuplés et une fois qu’ils ont goûté à la montagne, ils en redemandent.” Léa acquiesce : après avoir arpenté les quelques chemins accessibles en région parisienne, elle en a rapidement voulu plus : “J’avais envie de grands espaces, de montagne, de nature à perte de vue, pas juste un petit bout de forêt avec la nationale en bruit de fond.”

Mais l’attrait général pour l’outdoor n’est pas qu’une bonne pratique post-Covid qui a survécu, contrairement aux gestes barrières. C’est aussi une question d’image, de perception. “L’image de la montagne a beaucoup changé, ça fait beaucoup moins peur qu’avant, notamment grâce aux réseaux sociaux qui l’ont désacralisée”, poursuit le fondateur d’Ekosport.

Toute l’esthétique autour de cette activité porte aussi avec elle une certaine dose de cool. Prenez pour exemple le gorpcore, tendance qui consiste à porter des vêtements techniques prévus pour la randonnée en ville et qui a pris une dimension dingue ces dernières années, en témoigne l’explosion d’une marque comme Salomon, dont les chaussures sont devenues presque plus présentes sur les trottoirs que dans la nature. “La montagne est devenue commune dans les codes citadins, poursuit Morat. Dans nos magasins parisiens, on vend beaucoup de produits qui ne verront jamais la montagne, et c’est très bien aussi. Aujourd’hui, l’image du randonneur avec ses grosses chaussures, c’est fini : l’équipement est beau, confortable et se rapproche de celui du coureur.”

Dans le cas de la randonnée, l’aspect esthétique va main dans la main avec l’aspect bien-être lorsqu’il s’agit de décrypter la tendance. Qui n’est, sans doute, qu’une extension de sociétés dans lesquelles le sport prend une place très importante. “Les jeunes citadins courent beaucoup, le running a pris une place importante dans leur vie, poursuit Morat. Pendant leurs vacances, ils veulent continuer à faire du sport. La montagne offre des activités à la fois intenses et contemplatives, avec des beaux paysages très instagrammables en bonus.”

Quand Baptiste, 30 ans, a organisé ses premières vacances autour de la randonnée pour cet été, il raconte ainsi avoir “traîné sur Insta, regardé des reels et choisi un lieu où j’avais envie d’aller”. “Le but, c’est aussi de se prendre des claques, d’être ému par les paysages.” À l’ère des réseaux, difficile d’exclure le côté performatif d’une telle activité. “On est rentrés, à partir des années 2000-2010 dans l’ère de la performance, la recherche de “la meilleure version de soi-même”, d’accomplir son plein potentiel, abonde Mélusine Martin, chercheuse en sociologie environnementale à l’université James Cook en Australie. Les jeunes d’aujourd’hui font bien plus attention à leur image et à leur physique, mais ont aussi beaucoup vulgarisé ce qui avait attrait à la santé mentale, alors qu’avant c’était tabou.”

Le Prozac vert

Si le style et le paraître peuvent être des portes d’entrée vers la randonnée, c’est en revanche cet aspect mental qui donne un tel goût de reviens-y à la marche en milieu naturel. Selon une étude menée par Ifop pour AllTrails cette année, 71 % des Français déclarent que passer du temps en nature les aide à aller mieux lorsqu’ils sont stressés ou anxieux. “L’aspect mental est l’un des premiers bénéfices de l’exposition à la nature”, rappelle Mélusine Martin, qui reprend l’expression de “prozac vert” souvent utilisée pour parler des effets de ces activités sur l’anxiété, voire la dépression.

“Je sors d’une période personnelle difficile et parfois, la meilleure solution est d’aller marcher dans la nature, tout seul, et de se retrouver avec soi-même plutôt que de partir à 14 dans une villa à Ibiza et faire la teuf”, explique Baptiste. Marcheuse plus aguerrie, Léa a déjà ressenti à plusieurs reprises une “différence majeure” au niveau de la carafe après ses randonnées. “Il y a quelques mois, je suis partie trois jours avec des copains faire une soixantaine de kilomètres au mont Saint-Michel. Quand je suis revenue, mes collègues m’ont dit : on ne t’a jamais vu aussi détendue, tu es une nouvelle personne.”

“Tu ne penses plus à tout un tas de choses très accessoires, tu n’es plus polluée par les nuisances qu’on a interiorisées en ville : le bruit, les transports, croiser des centaines de personnes dans la journée”, détaille la jeune femme. Beaucoup aiment d’ailleurs pratiquer cette activité en solitaire. “C’est très propice à la méditation, à la contemplation, à l’introspection aussi. Après l’introspection, tu as un autre cap : tu ne penses plus, tout simplement.” D’après la littérature scientifique, rappelle Mélusine Martin, 120 minutes par semaine ou 15 minutes par jour d’exposition à la nature permettraient d’atteindre un maximum de bienfaits, à la fois physiques, psychologiques… et même spirituels.

“Des personnes décrivent ça comme un silence, un émerveillement devant ce que tu vois, tout se tait dans l’esprit, explique la chercheuse. Tu te sens connecté à quelque chose de plus grand que toi. Quand on est dans un contexte urbain, hyperconnecté, avec une actualité très anxiogène sur les questions écologiques, on peut ressentir ce besoin de reconnexion émotionnelle à la nature.” Cette connexion à l’environnement s’accompagne, bien souvent, d’une prise de conscience ou d’une sensibilité accrue aux questions environnementales. “C’est un sujet très étudié en écopsychologie, explique Mélusine Martin. Les gens qui marchent, qui ont ce sentiment de connexion, changent d’eux-mêmes leurs gestes envers la planète”.

Ce bouleversement interne, Léa l’a ressenti : “J’ai l’impression que la randonnée m’a aussi apporté un éveil beaucoup plus concret sur les questions d’environnement, explique-t-elle. C’est un mode de vacances qui te rend plus sensible à ces questions là, à faire attention à ce qui t’entoure, que c’est précieux et fragile. Depuis que je me suis mise à marcher, c’est quelque chose qui résonne infiniment plus en moi, et qui est devenu central.” Elle confie d’ailleurs que son voyage au Kirghizistan, cet été, sera sans doute l’un des derniers de sa vie en avion.

2026-08-05T08:31:48Z